10 février 2020

Quête de sens : quand les ingénieurs se rebiffent !

RSE sens au travail

Les élèves ingénieurs font partie des plus chouchoutés dans le Landerneau étudiant. Souvent bien vernis par la vie, certains de ces futurs ingénieurs (ou déjà en poste) ont pourtant une conscience qui les chatouille. Dans un monde en plein bouleversement, une économie en dents de scie, quel rôle doivent-ils endosser ? Seulement celui de faiseurs, suivant les ordres, peu importe leur portée, ou au contraire de professionnels consciencieux qui veulent que leurs actions soient en accord avec leur pensée ?

Des pavés dans la mare des jeunes ingénieurs

À la fin de l’année 2018, à la remise des diplômes de Centrale Nantes, Clément Choisne, 24 ans, est venu chercher son sésame, après être devenu depuis quelques mois ingénieur. Un visage encore enfantin et une moustache à l’ancienne se sont alors approchés du pupitre. Sans crier gare, le jeune frais émoulu est venu prononcer un discours de trois minutes pour dénoncer le formalisme des écoles d’ingénieurs et leur aveuglement face à l’urgence climatique et aux inégalités sociales : « Nous, les ingénieurs, sommes les géniteurs de l’obsolescence programmée ». Et de terminer son discours par ces mots, il faut « co-construire un futur souhaitable où l’argent n’est plus la seule valeur ». 

Après des années où personne ne disait rien de peur d’être exclu du club, les langues se délient depuis quelques années. Deux mois avant ce discours mémorable, des étudiants de grandes écoles (comme Polytechnique ou HEC) avaient publié un Manifeste pour un réveil écologique, refusant ainsi de travailler pour des entreprises polluantes. Le document a depuis été signé par plus de 27 000 étudiants français, et quelques milliers d’étudiants étrangers : « Deux options s’offrent aujourd’hui à nous : poursuivre la trajectoire destructrice de nos sociétés, se contenter de l’engagement d’une minorité de personnes et en attendre les conséquences ; ou bien prendre notre avenir en main en décidant collectivement d’anticiper et d’inclure dans notre quotidien et nos métiers une ambition sociale et environnementale, afin de changer de cap et ne pas finir dans l’impasse ».

Avancer dans le bon sens, mais pas à marche forcée

Et si l’environnement est une cause évidente à défendre pour une partie des ingénieurs, elle n’est pas la seule. Ils se posent un ensemble de questions et cherchent du sens à leur métier et à ses conséquences. S’ajoutent à ce besoin de clarté, l’équité, l’égalité entre hommes et femmes, et leur responsabilité sur la marche du monde. Car ils recherchent un sens profond, non pas un mix de développement personnel et de lentilles corail. Dans ce mot fourre-tout qu’est le « sens » , que chacun cherche en prenant sa douche ou dans le métro, les ingénieurs ont une place importante. Ils conçoivent en effet ce qui permet au monde d’avancer, mais dans quel sens justement ? 

L’image de l’ingénieur d’accord avec l’ensemble des principes bien ancrés est, semble-t-il, en train de doucement s’effacer. Et c’est au cœur des écoles encore une fois, portés par de futurs travailleurs et par les millenials qui débutent leur carrière, que le feu gronde par l’action. À Centrale Nantes toujours, en partenariat avec Onoris, l’école agro-alimentaire, un groupe s’est créé, « Ingénieurs sans frontières », où les sources d’énergie, l’alimentation, prennent une dimension concrète à travers des montages de projets et des accompagnements partout dans le monde.

Et ce n’est qu’un exemple des initiatives qui poussent ces jeunes vers un travail différent de celui que leur éducation leur a promis. Certes, ils continuent en majorité à privilégier les grands groupes dans leur plan de carrière (Airbus, Thalès, ou encore Google) mais comptent bien être les chevaux de Troie prêts à secouer l’ordre établi. Quant aux autres, ils s’investissent dans des start-up et dans d’autres projets pour être concepteurs et agitateurs du nouveau monde.

Ce besoin passe autant par une autre vision de la société qu’une autre vision de leur propre rythme de vie. Car, dans un monde qui bascule, et dans une vie qui se rallonge mais se termine toujours, à quoi bon tout sacrifier à son travail ? Les ingénieurs veulent aussi vivre pour autre chose, pour leur famille, pour leurs loisirs et pour le bien qu’ils peuvent produire à l’extérieur de l’entreprise, notamment à travers des actions bénévoles dans des fab-labs, des projets pro bono, ou dans des associations. 

Dans tous les cas, grands groupes et petites entreprises n’auront d’autres choix que d’attirer des talents avec une éthique environnementale et sociale. Et cela, en plus d’un revenu suffisant et de temps pour soi.

Ingénieurs, comment donner du sens à votre -futur- travail ?

Vous n’avez peut-être pas envie de sauver les abeilles une par une, ou au contraire, vous iriez bien tâter de la ruche à la campagne. Mais dans un cas comme dans l’autre, vous êtes comme tous ces jeunes recrus, vous ne voulez pas être mené à la baguette et travailler sur des projets qui vont à contre-sens des besoins actuels et de votre quête de sens. Il se peut que, dans votre entreprise actuelle, le prunier ait déjà été secoué et que les projets soient menés dans cette direction. C’est le cas notamment dans le groupe français SEB qui s’est penché sur le design inclusif de ses produits, pour les rendre accessibles aux personnes ayant un handicap, en impliquant tous les services. Dans le domaine digital, et chez les GAFA, les choses changent aussi, comme chez Apple qui met au point des solutions pour générer moins d’impact négatif sur l’environnement et socialement. La firme utilise de plus en plus de matériaux recyclés et, pour ses brevets, se positionne sur « des conditions de licences équitables, raisonnables et non discriminatoires » visant à protéger la propriété intellectuelle. 

Dans le cas inverse, que faire ? Attendre sagement la retraite et la fonte des derniers glaciers ?

Les ingénieurs sont indissociables des avancées technologiques, ils peuvent aussi l’être d’une avancée générale de la société. En tout cas, ils peuvent au moins y participer avec un peu plus de force que les autres, grâce aux innovations qu’ils mettent en place. Mais pour y parvenir, ils ont besoin d’une liberté d’action dans le choix de leurs projets, d’une flexibilité, et d’un équilibre vie privée/vie professionnelle. Que cette nouvelle donne passe par des missions en freelance ou des contrats salariés, elle doit avant tout relier une entreprise à un ingénieur fait pour elle. La même quête de sens doit s’appliquer à l’une comme à l’autre.